Dans le désert de la page aveuglante de blancheur, un petit stylo à pointe fine avance péniblement à la recherche d’une lettre de l’alphabet qui voudrait bien de lui.

 

 

 

 

 

Cela fait longtemps, très longtemps qu’il marche.

  

 

 

  Souvent, il s’arrête, songeur, au bord d’une ligne et pense :

-Ah ! Pouvoir se mettre à l’abri sous l’arche d’un grand A,

 

 

 

 

 

…se nicher dans les boucles d’un B,

 

 

 

 

… se laisser doucement bercer dans le croisant d’un C,

 

 

 

 

 

…ou se reposer à l’ombre d’un P protecteur.

  

 

 

 

   Parfois, à bout de fatigue, il croit apercevoir

un immense M, et s’imagine déjà grimpant au sommet de la montagne,

 

 

 

 

 

  … ou bien il rêve du puits profond d’un U où il pourrait enfin se désaltérer.

  

 

   Mais ce ne sont que des mirages. Les lettres se brouillent dans sa tête et il continue sa quête, songeant à éviter, comme on le lui a recommandé, les nombreux pièges du désert :

  

 

 

 

 

… ne pas tomber dans le gouffre gourmand d’un G,

 

 

 

 

 … se méfier des S silencieux qui serpentent sournoise-    ment dans le sable,

 

 

 

 

 … et des X qui referment en un clin d’œil leurs pinces sur vous.

  

 

 

   Enfin, un matin il distingue à quelque mètres là devant lui un grand H qui semblerait l’attendre. Vite, il grimpe à l’échelle et se retrouve dans l’R.

 

 

   Il respire à pleins poumons et prend son envol sur les L d’un V qui plane voluptueusement dans le vent.

   L’univers est à lui. Et il tourne en compagnie des innombrable O qui occupent l’espace.

  

   De là-haut, il regarde avec un peu d’attendris-   sement toutes ces petites lettres qui s’agitent en vain sur des centaines de milliers de pages, sur des milliers de livres dans les bibliothèques du monde.